William Klein, poète de la rue

À la fois photographe, peintre, graphiste, plasticien ou cinéaste,

William Klein est l'un des artistes contemporains "les plus influents et les plus controversés",selon sa biographie.

Artiste complet et avant-gardiste, il a marqué l'histoire du 8e art par la portée de son oeuvre et par sa quête

incessante de "nouveaux objets visuels",à la frontière de la photographie, du cinéma et de la peinture. 

Lors des Grandes Rencontres organisées par le journal en ligne Photographie.com

dans le cadre du Salon de la Photographie à Paris, interviewé par Hervé Le Goff, 

William Klein s'est remémoré ses plus grands moments photographiques,

et raconté l'histoire cachée de ses clichés devenus célèbres. 

Dance in Brooklyn, 1954 © William Klein 
 

"Cette photo est la première qui m'a réellement étonné. Je l'ai faite à la tombée du jour et j'ai mal calculé la lumière: j'ai découvert ça sur l'effet du contact, c'était un accident, ce coté profil et main comme aurait dessiné Picasso. Je me rendais compte que c'était du bougé, je n'avais pas l'habitude de ça, je l'ai découvert par hasard et après je m'en servait sciemment et intentionnellement. C'est une photo pour laquelle j'ai une certaine tendresse.

Quand je suis allé à New York, je faisais de la photo depuis peu de temps, je faisais de la peinture abstraite géométrique et je me rendais compte qu'avec la photographie je pouvais parler de la vie alors qu'avec la peinture je ne pouvais pas. Au début j'étais très excité par la photographie et je me rendais compte que si j'obtenais un négatif je pouvais le mettre dans l'agrandisseur et je pouvais en faire quelque chose, à partir de n'importe quel négatif. Il est vrai que quand je mettais des photos comme celle-ci dans mon livre sur New York, les professionnels disaient que c'était à jeter à la poubelle."

 
"C'est une photo faite à Paris rue d'Odessa, dans un hamam-club de femmes fortes qui s'appelle Allegro Fortissimo. C'était le jour de fermeture. La fumée n'était pas du tout la vapeur d'eau chaude, la piscine était glaciale. Les membres du club ont accepté que je vienne, c'était pour une commande d'un journal. Au moment de faire cette photo, certaines filles sont parties en pensant que j'allais me moquer d'elles; d'autres sont restées, et elles n'ont pas du tout trouvé que je me sois foutu d'elles. D'ailleurs je suis devenu ami avec certaines d'entre elles et j'allais parfois à leur réunion dans un café le samedi matin. J'étais très étonné d'entendre leurs conversations, leurs souvenirs: comme j'avais déjà un peu l'habitude des photos de mode et des mannequins, je trouvais qu'elles tenaient un peu le même discours. Elles disaient: "quand un mec s'intéresse à nous, on ne sait pas ce qui l'excite, si c'est l'idée de coucher avec une femme forte ou si c'était ce qu'il voyait à l'intérieur."
Club Allegro Fortissimo, 1990 © William Klein
 
"Cette photo a été prise à Rome en 1960. J'avais déjà l'habitude de faire des photos de mode où les filles étaient lâchées dans la rue, avec le trafic. Quand j'ai vue les robes que je devais photographier, je me suis dit qu'on allait le faire sur le passage piétons, Piazza de Espagna. J'ai demandé aux filles de marcher de long en large et de se retourner comme si elles étaient étonnées de voir une autre fille qui portait la même robe. Au premier plan, il y a les têtes des messieurs, des romains qui ne me voyaient pas parce que je prenais les photos d'en haut avec un télé objectif. Ces hommes se demandaient sans doute si les mannequins étaient des prostituées: ils ne savaient sans doute pas que c'était une séance de photos de mode. On a fait ça pendant une vingtaine de minutes et certains hommes se sont mis à peloter les filles. La rédactrice de Vogue commençait à s'affoler et nous avons dû arrêter la séance. J'étais assez content de cette photo avec la Vespa qui traverse entre les filles."
Simone et Nina, 1960 © William Klein
 
"C'est peut être ma première photo de mode. J'avais une copine mannequin qui posait avec ce chapeau très élégant avec des roses. Elle fumait une clope et la photo n'a pas été publiée dans le Vogue américain car la tradition faisait qu'une femme ne pouvait pas fumer dans une photo de mode, le geste était considéré trop vulgaire. Moi, je voulais contraster son élégance, la beauté de son chapeau, avec le mégot qu'elle tenait dans la main. Plus tard, j'ai fait toute une série avec des femmes qui fument. On ne peut pas imaginer aujourd'hui que des photos de mode puissent être censurées."
Hat + 5 roses, 1956 © William Klein
 
"C'est une photo faite en 1968, après mai '68. Il y a avait un défilé militaire pour le 1 novembre, l'une des premières manifestations de la droite. Le défilé passait devant ce café appelé le petit Magot. Ce qui m'a intéressé, c'était de prendre des photos dans une ambiance de foule où malgré le fait que je sois parfaitement visible, personne ne me voyait, à part le type qui est à droite de la photo (il y a presque toujours quelqu'un qui me regarde sur mes photos). C'est grâce au grand angle que j'ai pu avoir ces deux couples avec une grande netteté. Cette photo, comme la plupart de mes photos, n'est pas le résultat d'une mise en scène: j'ai toujours trouvé qu'on peut traiter la rue comme en studio, et composer une image comme je les aime, malgré la fluidité des passants et des foules." 
11 novembre 1968 © William Klein 
 
"Cette photo est en réalité une étude sur le rapport entre les gens photographiés et le photographe. C'était le 1er mai à Moscou et cette dame au milieu du défilé pensait que je ne m'intéressais qu'à elle, et les gens autour la regardait et se demandaient ce qu'elle avait de si intéressant. Ils ne savaient pas qu'ils allaient être dans la photo: ils ne savaient pas que j'utilisais un grand angle. Roland Barthes parle de cette photo dans son ouvrage La Chambre Claire et il dit que ce qui est intéressant dans cette photo c'est de voir comment les russes s'habillaient, se coiffaient, etc. Moi, ça m'agace que tout ce qu'il voit dans cette photo c'est la manière dont les gens se coiffent ou s'habillent parce: pour moi cette photo est beaucoup plus que cela, c'est un commentaire sur le rapport entre le photographe et ses sujets. Cette photographie me touche encore parce que je ne connaissais pas tellement Moscou et je ne savais pas trop ce qui voulait dire la capitale d'un empire. Là, je trouvais 4 ou 5 ethnies différentes, des géorgiens, des biélorusses, etc et j'étais très excité à l'idée de voir les gueules des gens dans la rue, des gens qui étaient à ma disposition."
1er mai, 1961 © William Klein
 

"C'est une photo prise sur une plage du fleuve Moscova en 1959. À cette époque-là, j'avais l'intention de faire un livre sur Moscou, et je pensais qu'en tant qu'Américain pendant la guerre froide, j'aurais des problèmes. J'avais tort, je n'ai jamais eu de problème. Les gens n'avaient pas l'habitude de voir quelqu'un avec un appareil photo se baladant parmi eux. La fille dans cette photo était une jeune russe en bikini, je me disais que jamais elle ne me laisserai faire. Mais elle ne savait pas ce qu'il y avait dans l'objectif et elle a cru qu'elle était le centre du monde et que je ne m'intéressais qu'à elle. Alors qu'en fait je m'intéressais aussi à son père et à sa mère qui étaient au fond (c'est ça l'intérêt d'employer un grand angle, qui permet de mettre beaucoup de choses dans l'objectif).

Il m'est arrivé plusieurs fois qu'un journal ait l'idée de me demander d'identifier les personnages dans mes photo: on m'a demandé pour cette photo aussi, on a voulu savoir si je pouvais trouver la jeune fille. Je trouve ça incroyable parce qu'au fond il y a des choses qui restent et qui deviennent iconiques et c'est l'affaire de quelques secondes. Souvent il y a des images de photographes célèbres qui racontent un moment d'histoire et c'est un hasard, c'est une merveilleuse chance de pouvoir réagir à un événement et de pouvoir émouvoir les gens des années après. C'est ça le miracle de la photographie."

Bikini, 1959 © William Klein
 
"J'étais en tournage en Italie et quand je revenais le soir à l'hôtel, quelqu'un m'a dit à la réception qu'un certain Monsieur Gainsbourg me cherchait. Je l'ai eu le lendemain, et m'a dit qu'il voulait faire son come-back: il faut savoir que dans lesannées '80 il était en perte de vitesse et il n'était plus la grande vedette ou l'icône qu'il est devenu plus tard. J'ai fait cette photo pour son disque Love on the beach et il a dit qu'il voulait être un travelo. Je lui ai demandé s'il voulait être une vieille pute décatie. Il a dit: "Non, je veux être belle. On va coller mes oreilles, j'ai des beaux yeux, une belle bouche, non ?" Alors j'ai décidé de le faire en noir et blanc pour pouvoir retoucher beaucoup car à l'époque il n'y a avait pas Photoshop. C'est une photo qui a bien marché, il l'a employé pour les affiches de sa tournée et pour les billets d'entrée qui étaient marqués "100 frs par devant, 200 frs par derrière".

Gainsbourg, 1984 © William Klein

 
"C'est une photo qui peut émouvoir les Anglais, prise le 29 avril 2011 à Hyde Park, pendant le mariage de Kate et William. Je voulais aller à Londres et il y avait des street parties, et environ 300 000 personnes. On m'avait prévenu que les Anglais étaient dingues de leur monarques, que les gens allaient s'habiller comme la reine, et c'était vrai. Les Anglais qui ont vu cette photo se sont dit que c'était un couple homosexuel. Le jeune homme avec le gilet bleu ciel, c'est un hommage à la reine Elisabeth parce qu'elle porte des cardigans ridicules comme ça. Le type à droite, porte une couronne et il est mort de rire. Ils portent tous des affichettes de Kate et William. Je leur ai dit qu'ils étaient gaga de leur rois, et je leur ai dit qu'en France on avait coupé la tête des monarques. Ils ont répondu qu'avec Cromwell eux aussi avaient coupé quelques têtes. J'aimais beaucoup cette ambiance car tout le monde était de bonne humeur.
During Kate & William's wedding, 2011 © William Klein
 
  • Who is Mister Klein ?

Né en 1928 à New York dans une famille d'immigrés juifs hongrois, William Klein découvre l'Europe en 1947, lors de son service militaire.

En France, il suit des cours à la Sorbonne, et se dédie à la peinture dans l'atelier d'André Lhote, puis dans celui de Fernand Léger.

  • Il découvre la photographie en 1952 (date de ses premiers travaux abstraits), et décide de retourner à New York deux ans plus tard avec l'intention de réaliser une chronique en images de sa ville natale. Le résultat est un chef d'oeuvre photographique qui fait scandale par la manière iconoclaste de William Klein d'immortaliser ses sujets. L'artiste expérimente et découvre la force de son imagination, ignore les interdits et joue avec le grand angle, le bougé, et les cadrages serrés. Ce travail lui vaudra le prix Nadar en 1957, et sera suivi par deux autres journaux photographiques, à Rome (en 1958, lors d'un tournage de Federico Fellini, dont il devient l'assistant), à Moscou (1959) et à Tokyo (1965).
  • Parallèlement, il travaille pour Vogue et bouscule les règles de la photographie de mode avec un style nouveau et une utilisation inhabituelle de l'angle. La mode sera aussi au coeur de nombreux de ses longs-métrages, comme Le Grand Magasin (1964), Qui êtes-vous, Polly Magoo? (1966, pour lequel il obtient le prix Jean Vigo), ou La mode, mode d'emploi (1985).
  • William Klein a reçu de nombreuses récompenses tout au long de sa carrière, dont le Prix International Hasselblad et le Guggenheim Award (États-Unis), le Grand Prix National (France), le Kultur Preiss et le Grand Prix Agfa-Erfurt (Allemagne). La Maison Européenne de la Photographie (France) lui a rendu hommage par une exposition en 2002 pour l'ensemble de son oeuvre en 2002.
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